Les mots du public
On sort du monde quand on va voir ces spectacles.
Méline, 11 ans
Pousser la porte du Loup, c’est entrer dans une bande dessinée, joyeuse, insolente, bigarrée, c’est revenir – via le mime, la fanfare, le conte – au Petit Chaperon Rouge, à Pierre et le loup, c’est vivre un théâtre dépoussiéré, expressif et drôle (où le rêve est jeu), c’est sentir, porté par le souffle de la création, l’innocence de l’enfance – ou sa mélancolie – avant que ne vous étreigne la chaleur de l’amitié.
William Blank, compositeur
Le Loup est une tribu sédentarisée depuis peu sur les bords de l’Arve et composée essentiellement de bateleurs. Pratiquant indifféremment l’exogamie ou l’endogamie, elle bénéficie en toutes occasions du soutien d’une large phratrie. La tribu du Loup est régie par un conseil des anciens resteint qui a la charge d’organiser les grands événements rituels publics au cours desquels les enfants, réunis en classe d’âge, occupent une place privilégiée.
Le Loup est connu pour ses pratiques animistes régulières à l’issue desquelles des animaux étranges et des être extraordinaires, apparaissant souvent masqués, se retrouvent dotés d’une âme.
Le Loup, bien que fragile comme toutes les tribus de bateleurs, n’est pas en voie d’extinction.
Christine Détraz, ethnologue
Tous âges et tous thèmes. Si on y va, on sait qu’on va bien rire.
Olivier, 12 ans
L’imagination n’est pas bidon.
Julia, 11 ans
Quelle est cette alchimie qui convoque et rassemble sur scène et dans la salle depuis vingt-cinq ans (cinq lustres…déjà une génération !) les enfants, les adultes, les curieux qui viennent d’ici et de plus loin aussi ? L’esprit du Loup ? J’y vois plutôt le fruit du noble, patient et exigeant travail d’un artisanat qui crée avec talent les images et les musiques d’un bonheur renouvelé. Les enfants n’ont pas peur du Loup car ils savent que le Loup les respecte.
Pierre Losio, instituteur
Le théâtre, c’est bien connu, est une aire de l’illusion, du faire semblant, et pourtant… la première image qui me vient en évoquant le Théâtre du Loup est celle de la chevelure d’une princesse que celle-ci déroule pour son amoureux du haut d’une énorme tour en carton… et de voir le comédien empoigner cette "vraie-fausse" tresse et se hisser au sommet de la tour !
J’ai toujours adoré cette énergie, cette créativité, cette capacité du Loup à faire surgir devant mes yeux un autre monde avec le délicieux décalage que "c’est pas parce que c’est pas vrai qu’on ne le fait pas pour de vrai", comme lorsqu’on est enfant et qu’on croit au monde qu’on s’est bricolé en parallèle.
Anne-Marie Trembley, psychologue
Elle perçoit le parcours du Théâtre du Loup comme une exploration continue qui la projette dans des questions complexes plutôt qu’elle ne lui donne des solutions. Associée à cette quête multidisciplinaire, elle construit sa perception tout en se demandant quel est son rôle et si on la laissera échapper à l’opposition traditionnelle, narcissisme (de l’acteur)/voyeurisme (du spectateur) ? Elle se demande dans quelle mesure le contexte matériel, politique, psychique influence son regard, ou la mise en scène. Elle cherche des références, s’indigne qu’on ne soit pas un peu plus critique sur la question du "genre" ou encore des attendus du théâtre… puis, soudain elle se met à pleurer ou à rire aux éclats emportée par le jeu des acteurs, la qualité de l’éclairage, la force des mots, de la danse, de la musique. Elle comprend alors que c’est dans le partage des idées et des émotions que se situe cette pratique complexe à laquelle le Loup apporte d’inimitables réponses visuelles.
Catherine Quéloz, dans les rôles de l’historienne de l’art, du professeur pédant, du spectateur ordinaire, d’une task performer.
Il était une fois un théâtre tout en bois, colorié, avec un bel orchestre, de beaux décors, des acteurs aux costumes féériques, des fumigènes, des coups de canon, des pleurs, des rires, un théâtre qui vogue en pleine mer à la recherche de l’île au trésor. Novecento me fait penser à votre histoire. Quelle merveilleuse aventure que la vôtre, et qui nous fait oublier la monotonie des couples, la haine raciale, les tracasseries administratives, le Crédit suisse qui déconne, la Swiss Air qui se scratche, les profs qui dépriment, les ados à la dérive, les sitcoms soporifiques, les bombes des Américains, alors grâce à vous je rêve encore avec mes yeux d’enfant émerveillé. Merci d’exister.
Pierre Miserez, comédien, humoriste, saltimbanque
Avril 2003
Le Loup vu par…
Discours de Philippe Macasdar, prononcé le 12 avril 2008, soirée d’ouverture de "Les 30 ans du Loup, ça se fête"
L’histoire commence au Piémont.
L’histoire commence au Maroc.
L’histoire commence dans le canton de Vaud.
L’histoire commence dans le Veneto. L’histoire commence à Genève.
Ils étaient trois petits enfants qui s’en allaient glaner au champ…
Ils étaient 4, 5, 6, 7, 8, 9,…
Ils étaient mille et un jeunes gens qui s’en allaient à la plage.
Enfants de ceux qui sont partis pour le travail…
L’histoire migre, émigre, immigre.
L’histoire commence aux beaux arts, l’histoire commence à l’école d’arch, l’histoire commence aux arts déco, l’histoire commence dans la rue, l’histoire commence à l’AMR…
L’histoire défile, file et s’affiche, s’enfiche, s’enflamme et s’emballe.
L’architecture, c’est trop long. Ne pas attendre, ne pas laisser filer le temps.
Cela se passe en trente ans. Cela se passe en une nuit. Cela se passe avant la guerre, pendant et après. Cela se passe ici et ailleurs. Cela se passe en 1968.
« L’oeuf, le journal qui vous apprend comment faire un joint. »
Cela se passe en 2028.
Cela se passe comme cela se passe.
Cela se passe un soir. Un soir d’anniversaire. Comme tant d’autres soirs…Comme tous les autres soirs…
Cela commence en 1978. Cela commence en 1977. Cela commence en 1993. Cela commence en 1974.
La nuit est belle à en blêmir, la lune n’est pas rousse, la lune est rouge.
Cela commence avec des enfants, avec des masques, des marionnettes géantes, de la musique, des contes, des rires, des cris.
L’histoire se fait et se défait, se refait. Autrement. Toujours.
Séparations et régénérations. La vie n’est pas un long fleuve tranquille.
(...)
L’histoire commence dans la rue, à l’Uni, dans les bistrots, dans les ateliers de typographie, de sérigraphie, dans les parcs, sous les arbres, pour un Centre autonome sous les pavés le Loup.
Cela se passe le 11 septembre 1973 où le Bread and Puppet manifeste, à Genève, contre le coup d’état de Pinochet et l’assassinat d’Allende.
Cela commence avec John Cage, Rauschenberg, Archie Shepp.
Cela commence loin du théâtre. Du côté de la danse, des arts plastiques…
Le Loup n’est pas encore théâtre.
Le Loup est amateur de théâtre. Autour. A pas de Loup.
Le théâtre, ce sera pour plus tard et pour l’éternité, François Berthet le magnifique, qui est passé par Chéreau et Peter Schumann, et qui sera ensuite l’agent de liaison avec Benno Besson.
Cela commence aux Grottes, aux parcs Tremblay, Gourgas, aux Cropettes…
Cela ne commence pas au Parc de la Grange ni à la Perle du Lac.
La traversée de Genève.
Cela commence à la Salle Patino, juste au-dessus du Bout-du-Monde.
A deux pas de feu Robert Musil.
Cela se passe sur la butte. Le Loup est dans le Bois. Marcel Robert y est déjà. Aux abords de la ville.
Question : re-faire une Bâtie aujourd’hui, autorisations (10’ avant) et tutti quanti garantis : possible ou pas, that is the question !
Cela se passe chez Clotilde, la Sainte de l’Opéra, qui va jeter le Loup hors de sa tanière.
Cela se passe aux Pâquis, les pieds dans l’eau, aux bains de la fête.
Viva la musica, viva la Svizerra !
Cela continue à la Jonction, au pied du Bois.
Cela se passera à la Roseraie, aux Eaux-Vives, à Plainpalais, à St-Gervais, à l’ancien palais des expositions, au Palladium, à la Salle communal de Plainpalais, aux Bastions, à l’Alhambra
D’Arve en Arve, le Loup tient Genève par les deux bouts.
Le Loup est né dix ans après 1968.
Le 8 juin 1978, Saint Médard. Les croyances populaires l’invoquent pour la pluie et le beau temps. Le Loup connaît l’histoire.
Cela se passe dans la foulée du Carouge, de L’Atelier, des Tréteaux libres, du Mobile, du Théâtre O, du T’ACT et d’Am Stram Gram,
L’histoire du Loup commence avec des contes. Pas n’importe lesquels. Les frère Grimm versus le collectif.
Les enfants, grands et petits, savent confusément que le conte, sous ses airs d’extravagance cruelle, dit le monde comme il est, au plus profond, au plus secret de l’état des choses et des gens, de leurs rapports : d’amour, de classes, de sexes, d’argent, de rêves…
L’exagération véritable du conte raconte, au bout du compte, comment parfois la réalité abuse, aveugle et tétanise nos vies.
Le conte montre, laisse sourdre, pointe délicatement du doigt là où ça fait du bien, là où ça fait du mal. Là où l’injustice doit cesser, là où le désordre du jour est décidément injuste.
Ce qui ne se passe pas pareil dans la réalité et dans le conte, cet écart, c’est cela même qu’il nous est donné de changer : dans la réalité.
Le conte nous fait connaître la réalité comme transformable, du jour au lendemain.
Le Loup fait son lit des métamorphoses en douceur, des décalages mine de rien, de ceux qui vous initient, et qui durent.
Travailler à éprouver pour soi et avec les autres le goût et l’excitation imperceptible du changement, le plaisir inquiet des renversements,
des transgressions.
Contre la tyrannie de la réalité et des médias chaque jour davantage synonyme, le Loup, bandit de grands chemins, dégaine pacifiquement un imaginaire et une fantaisie comme alternative concrète pour détrousser nos certitudes.
Le Loup ne nous raconte pas des salades. Son artisanat est populaire et complexe.
D’où qu’ils proviennent, ses spectacles sont des traductions, des eaux fortes d’après et autour d’oeuvres aux origines et aux supports multiples : un livre pour enfants, un roman, une légende, une bande dessinée, un univers musical, parfois une pièce de théâtre, un scénario de son cru.
Avec le temps, le Loup a étoffé et diversifié ses créations : Brigitte Fontaine, Garcia Marquez, Poussin, Shakespeare, Herriman, Lovay, Hoban, A Cheng, Baricco, Ungerer, Molière, Queneau ou Karl Valentin…
Un arc-en-ciel de visages, de voix, de corps, de sons, avec ou sans masques, un arc-en-ciel de Genève.
L’esthétique du Loup ? Un théâtre d’images avec du sens pour les sens dans tous les sens. Dans la cité de Calvin, l’iconophobie générique a en quelque sorte produit des lumières malgré elle.
Espaces et scénographies machinés avec grâce, transfigurations naïves à vue de nez.
La couleur du Loup, celle du polar.
Le Loup est à l’image d’un atelier de la Renaissance. Le maître : c’est le collectif. Les élèves sont nombreux et différents. L’élève peut devenir son propre maître.
Le Loup est aussi une école de formation, sur le terrain, de techniciens et d’administratifs
Les partenariats sont à géométrie variable. Les complices, anciens et nouveaux.
Philippe Cohen, Jacques Demierre, Aloys, Dominic Noble, Perrette Gonet, Nathalie Athlan, Philippe Campiche, Julien George et tant d’autres compagnons…
La Fanfare du Loup.
Bal perdu, Les bricoleurs, bal tragique, Les curieux vinrent de loin, cela se passait dans aucun pays particulier, quartier libre…
Cela se passe en trente ans.
Où Le Loup a vu passer 4 Conseillers d’Etats et 4 Conseillers administratifs.
A travers les titres de certains spectacles, on peut lire un destin.
Comme autant de signes et de balises, d’étoiles et de cailloux qui permettent de repérer, selon les âges et les époques, des valeurs communes et qui bougent. Avec un certain sens du bonheur individuel et collectif.
Cela se passe en quarante ans.
Où Le Loup poursuit une expérience issue de mai 68 qui, sans se complaire dans la nostalgie, refuse d’abdiquer face à la grande liquidation en marche.
Le Loup n’est pas décomplexé, Le Loup ne fait pas « bling bling », Le Loup n’est pas revenu de tout car il est encore sur les chemins. Le Loup est le théâtre de répertoire de Suisse romande. Une équipe qui entretient une flamme, sociale et artistique, où l’art de la scène se conjugue aussi comme un art de vivre. Un groupe qui fabrique des spectacles, les monte et les remonte, les fait tourner en Suisse et en Europe.
Cela se passe en 2 x 15 ans = 1993 et 2008. 1er et 2ème acte. Avant et après. Nous y sommes.
Depuis son éjection de Ste Clotilde, le Loup est sans abri, bien qu’accueilli par le Théâtre de Vidy et par la Comédie. Que faire ?
Zoom arrière : 1988-1993.
Cinq ans après le refus par la Ville du projet de Matthias Langhoff pour une refondation et une rénovation de la Comédie, un théâtre va pourtant voir le jour à Genève. Ce n’est pas celui qu’on attendait.
Fort du prix romand des spectacles indépendants obtenu pour Le retour de Krazy Kat, le Loup se lance dans une entreprise folle : construire son propre théâtre. Et lance une souscription.
Alerté, Matthias Langhoff met dans le panier les recettes de la tournée de Mademoiselle Julie, 250’000 CHF, sans aucune contrepartie of course.
Le Loup et ses amis architectes Baillif et Loponte vont construire ce théâtre : léger, solide, éphémère, qui dure. Une fois de plus, Genève voit un théâtre sortir de terre, sans subventions de la Ville et du Canton. C’est géant.
S’ouvre alors une nouvelle époque où Le Loup, en aîné qui connaît la musique, s’implique à fond dans l’accompagnement de compagnies, d’artistes et de projets : en quinze ans, plus de 120 réalisations, créations, festivals ou accueils, sans compter les productions propres du Loup.
Quand, en 1993, les autorités avaient laissé entendre au Loup que ce nouveau théâtre n’avait pas vocation à programmer, l’incitant plutôt à se replier sur sa tanière, qui aurait pu prédire un tel développement avec des moyens somme toute très modestes ?
Mais l’appétit du Loup et sa convivialité l’ont poussé à partager des projets avec l’AMR, le ballet du Grand-Théâtre, l’ADC, La Bâtie, Les Ateliers d’Ethnomusicologie, Saint-Gervais, La Comédie, Le Poche…
« Un individu isolé, ça ne compte pas. A moins de deux cent, ça ne vaut pas la peine d’en parler. » Bertolt Brecht, Homme pour Homme.
Le Loup comme paradigme d’une certaine idée de l’art et de la culture à Genève.
Sa trajectoire est un pont, souple et mouvant, entre avant et après 1968, et au-delà ; elle incarne la vitalité de la dynamique associative, alternative, individuelle et collective, constitutive d’une certaine Genève culturelle qui n’aurait pas dit encore son dernier mot.
Avoir un coeur de Loup.
On a tous quelque chose quelque part du Loup.
Philippe Macasdar, 12 avril 2008
